La main-d’œuvre de la santé au Canada évolue en fonction des besoins croissants en matière de soins, des changements démographiques et des progrès rapides de la technologie. Il s’agit de pressions importantes, certes, mais qui créent aussi un espace pour de nouvelles idées et la résolution de problèmes en mode collaboratif.
C’est dans ce contexte que s’est déroulée la séance de clôture de l’évènement Effectif de la santé Canada Ensemble pour la santé 2025, où les personnes participantes s’étaient réunies avec un engagement commun : explorer comment l’intelligence artificielle (IA) peut renforcer les gens et les systèmes au cœur des soins de santé.
La séance s’est ouverte sur une allocution de Janette Hughes, directrice de la planification et de la performance au Scotland’s Digital Health and Care Innovation Centre (centre écossais d’innovation en matière de santé et de soins numériques). Originaire d’un pays présentant d’importants parallèles avec le Canada ‒ notamment les réalités rurales, les systèmes de santé publique et les pressions exercées sur la main-d’œuvre ‒ Mme Hughes a présenté l’IA comme un élément nécessaire et inévitable des soins de santé modernes. Elle a aussi souligné que son succès dépendait de la confiance, de l’éthique et de l’inclusion.
Son message était clair :
Une transformation importante nécessite de repenser les flux de travail, d’investir dans les compétences numériques, de prêter attention à l’équité et de mobiliser la main-d’œuvre dès le début.
Mme Hughes a présenté des exemples concrets de la manière dont l’Écosse utilise déjà l’IA pour améliorer la prévention, rationaliser la prise de décision et favoriser des interventions précoces ‒ de la surveillance à distance de la MPOC aux outils d’aide à la décision fondés sur des données probantes, en passant par le dépistage du cancer du sein assisté par l’IA. Outre l’innovation technologique, ces initiatives ont donné lieu à des avantages concrets pour les patients et les prestataires, notamment une réduction des admissions à l’hôpital, une diminution de la durée du séjour, une amélioration de la sécurité et un renforcement de la confiance du personnel médical.
Un thème récurrent s’est dégagé dans tous les cas : L’IA réussit seulement lorsque les gens sont au centre de la conception et de la prise de décision.
Voix canadiennes, réalités canadiennes
Après l’allocution d’ouverture, un groupe d’experts a orienté la discussion vers les réalités des systèmes de santé du Canada.
Elizabeth Borycki, Ph. D., professeure et directrice du Global Laboratory for Digital Health Innovation (laboration mondial pour l’innovation en santé numérique) de l’Université de Victoria, a souligné le besoin croissant de compétences numériques dans les professions de la santé.
Dans un contexte où plus de 1,8 million de personnes travaillent dans le secteur de la santé au Canada, elle a souligné que l’adoption de l’IA dépend autant des éducateurs et des professionnels de l’informatique que du personnel médical. Les étudiants d’aujourd’hui apprennent en classe les outils fondés sur l’IA, et la main-d’œuvre de demain s’attendra à les trouver au chevet des patients. Parallèlement, le personnel en place a besoin de perfectionnement, d’une orientation claire et d’un soutien pour évaluer de manière critique les résultats de l’IA, tenir avec les patients des conversations sur les outils numériques et gérer les considérations éthiques et de sécurité des technologies émergentes.
Ses observations ont renforcé un message clé : l’intégration réussie de l’IA nécessite un investissement soutenu non seulement dans la technologie, mais aussi dans les gens, y compris les programmes d’études, la formation et les éducateurs qui façonnent la pratique.
Ensuite, Hamidreza Eslami, Ph. D., responsable du développement de l’IA à Fraser Health, a parlé du rapprochement entre la théorie et la mise en œuvre en première ligne.
Il a décrit ce qu’il faut vraiment pour que l’IA fonctionne dans un système complexe, et l’idée fausse selon laquelle le succès repose sur les experts en science des données. Au contraire, il a souligné l’importance d’une approche intégrée de l’écosystème d’IA, décrivant une base de composants interdépendants nécessaires pour que l’IA fonctionne dans les soins de santé : l’infrastructure, les gens, les professions, la gouvernance, les partenariats et la confiance.
Il a parlé de deux succès; des outils élaborés en collaboration, rigoureusement testés et soigneusement mis en œuvre :
- Outil prédictif pour les congés de l’hôpital :
Un modèle d’IA qui analyse les données cliniques en temps réel pour prédire quels patients sont susceptibles de sortir de l’hôpital dans les 24 heures. Il a permis d’améliorer la planification des sorties, de réduire la durée du séjour et de réaliser d’importantes économies, non pas en remplaçant le personnel médical, mais en lui fournissant plus rapidement des renseignements de meilleure qualité. - Assistant d’apprentissage d’IA générative :
Un outil conversationnel conçu pour aider le personnel à adopter un nouveau système de dossiers médicaux électroniques. Comptant plus de 23 000 interactions au cours des 18 premiers mois, il a permis de gagner du temps, de réduire les charges de formation et d’aider le personnel médical à s’adapter plus rapidement au changement.
La dernière intervenante, Sheazin Premji, cadre dans le domaine de la santé numérique, a mis l’accent sur l’état d’esprit nécessaire pour guider les organisations dans la transformation liée à l’IA.
Elle a parlé franchement de l’ambiguïté, de l’équilibre entre l’innovation et la réglementation et des dualités auxquelles les responsables sont confrontés quotidiennement : vitesse et sécurité, expérimentation et risque, rareté et opportunité.
Dans ses observations, elle a insisté sur :
- L’humilité, une qualité essentielle du leadership
- Le progrès plutôt que la perfection, une stratégie pratique
- Les approches qui accordent la priorité aux gens ne sont pas négociables.
Mme Premji a rappelé que la technologie seule ne transforme pas les systèmes, ce sont les gens qui le font. L’introduction de l’IA dans les soins de santé exige un nouveau type de leadership : opiniâtre, curieux, collaboratif et résilient.
Unir tous les efforts : un avenir fondé sur la collaboration
Un message est ressorti clairement de l’ensemble des interventions : l’IA dans la planification de la main-d’œuvre en santé et la prestation des soins n’a pas pour but de remplacer le personnel de santé, mais de lui donner les moyens d’agir.
De l’innovation à l’échelle du système en Écosse aux mises en œuvre locales et aux pratiques de leadership émergentes au Canada, la séance a révélé que l’IA peut amplifier les capacités humaines, soutenir une planification plus efficace de la main-d’œuvre et créer de l’espace pour que les prestataires fassent le travail qu’ils sont les seuls à pouvoir faire.
Mais elle a également confirmé que le succès de l’IA dépend de nous ‒ de notre volonté de remettre en question les hypothèses, de bousculer les modèles traditionnels, d’instaurer la confiance, d’investir dans les compétences numériques et de préférer la collaboration au cloisonnement.
Comme le dit Janette Hughes, « l’IA n’est pas près de disparaître. La question n’est pas de savoir si nous l’utilisons, mais comment nous le faisons, et si nous le faisons de la bonne façon ».